Ce que la toile peut faire à la peinture

La toile comme milieu

La peinture occidentale s'est longtemps ingéniée à transformer un support souple, la toile, en une surface plane et résistante pour que le peintre y inscrive en terrain sûr son dessein le plus ferme ou son geste le plus éclatant. Si certains artistes de la fin du XXe siècle ont mis à la question les moyens de la peinture (1), très peu sont allés jusqu'à expérimenter ce que la toile peut faire à la peinture. C'est ce champ que j'explore. Ma peinture s'empare de textiles variés, choisis, donnés ou trouvés dont aucun n'est préparé à devenir le support d'un tableau. Les tissus sont travaillés au sol, sans châssis, en liberté pour ainsi dire. Brassés, malaxés, ployés et reployés sur eux-mêmes, ils incorporent, dans les mille plis de leur texture, les pigments, les liants et l'eau mêlés. Finesse ou consistance, souplesse ou résistance, absorption ou glisse, opacité ou transparence, toutes ces propriétés génèrent la peinture, des peintures, et les différencient. La toile est un milieu.

Peindre au milieu des choses

Pouilly-sur-Loire est au milieu de tout. Milieu du cours d'un fleuve, milieu de lumières changeantes, milieu des vignes et de leurs saisons, milieu des climats, milieu des terres enfin, puisque l'Atlantique et la Méditerranée en sont pareillement éloignés. En y installant mon atelier, j'ignorais combien, sortie de son lieu de production urbain, ma peinture allait s'en trouver déroutée. Quelque chose, je ne savais quoi, m'inclinait à changer de manière. J'ai choisi des tissus qui font fuser, glisser, perler et fuir la couleur d'un bord à l'autre. Je les ai lissés, balancés, secoués, fait danser. Sont apparus des rhizomes, des lianes, des plants, des vignes tissées sur les collines, des rivages, des lignes d'eau, de fuite et d'horizon. La couleur, devenue ligne, c'est le paysage tout entier qui s'est invité, en douce, dans mes toiles. Et si, de plus en plus vastes, elles s'émancipent de leur châssis, c'est pour y inviter de nouveaux lointains, tous les flottements du monde.


Pascale Nectoux

(1) Parmi eux Simon Hantaï et le groupe Support(s)-Surface(s), notamment Claude Viallat et François Rouan.

Photo de Pascal Nectoux, alias Pax

Photo Didier Mathieu